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Saïda la bienheureuse : De Jules Verne à Habib Sayah


Cette succincte analyse prend en charge des écrits d’écrivains, européens et maghrébins, qui évoquent Saïda dans leur espace scriptural. De Jules Verne à Habib Sayah en passant par Guy de Maupassant, Isabelle Eberhardt, Nadia Ghalem, Arezki Mellal, Danielle Djamila Amrane-Minne, Aïcha Bouabaci, Achir Kerroum et Abdelkader Khelil. Saïda, vénérée, étalant sa beauté et résistant aux convoitises. Une impression commune se dégage à travers ces extraits, celle d’un émerveillement, d’une forte, nostalgie mais aussi d’un amour sans ambages.

L’inscription dans l’espace romanesque de lieux connus obéit, selon la critique littéraire, à des objectifs esthétiques et poétiques précis. Leurs représentations nous renvoient à un contexte socio-historique déterminé afin d’assurer la pérennité de la trame dans l’histoire mais aussi de rendre hommage d’une manière implicite à ces lieux à travers l’écriture. Les illustres œuvres qui font référence à Saïda regorgent de qualificatifs dans la description de cette prestigieuse cité. La prolifération des extraits qui caractérisent Saïda dans les œuvres citées nous pousse à n’en choisir que les plus expressifs. Commençons par les classiques qui ont marqué leur siècle de leur plume. Ces derniers, fascinés par les paysages pittoresques d’Algérie durant leur voyage, ont tenu à les dépeindre dans leurs oeuvres. Saïda est parmi ceux qui ont enchanté ces célèbres écrivains.

Jules Verne (1828-1905) : dans son roman, Clovis Dardentor (1896), l’auteur nous invite à un voyage touristique effectué par son personnage principal, Dardentor, à travers l’Algérie. Saïda figure en bonne place dans l’itinéraire du groupe de touristes qui accompagne le personnage principal. « C’est parfait, déclara M. Dardentor, et l’organisation fait honneur au directeur des chemins de fer algériens. Nous n’avons qu’à le féliciter des mesures prises. Demain, à neuf heures, rendez-vous à la gare, et puisque, nous avons une journée à nous déambuler, en route, mes amis, et visitons Saïda la Belle » (1) Le narrateur entame ensuite une description du paysage : « Les environs de Saïda, heureusement, offrent de jolis aspects, des paysages disposés pour l’enchantement des yeux, des points de vue pittoresques à tenter la palette d’un peintre. Là aussi, se développent d’opulents vignobles, de riches pépinières où s’épanouissent toutes les variétés de la flore algérienne. En somme, comme dans les trois provinces de la colonie française, la campagne saïdéenne révélait ses qualités productrices »(2).

Guy De Maupassant (1850-1893) : dans son recueil de voyage, Au Soleil (1888), avec son ethnocentrisme avéré dans la description du colonisé et son parti pris par rapport à la situation de domination, l’auteur livre certains passages descriptifs d’une beauté exaltante. « Saïda... c’est une petite ville à la française (…) en pierre de pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies d’hiver. Dans le ravin, coule la rivière au milieu d’un bois de lauriers-roses. D’en haut, on dirait un tapis d’orient étendu dans un corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement par le feuillage vert qui la perce par endroits. L’oued Saïda, fleuve là-bas, ruisseau pour nous, s’agite dans les pierres sous les grands arbustes épanouis, saute des roches, écume, ondoie et murmure. L’eau est chaude, presque brûlante. Un aigle surpris s’envole de son repaire, s’élève vers le ciel bleu, monte à coups d’ailes lents et forts, si large qu’il semble toucher aux deux murailles. Au bout d’une heure, on rejoint la route qui va vers Aïn El Hadjar (...) » (3)

Isabelle Eberhardt (1872-1904) : elle est l’auteure féconde d’une dizaine d’œuvres parmi lesquelles Nouvelles algériennes, Dans l’ombre chaude de l’Islam, Mes Journaliers, Trimardeur. Dans la préface de Trimardeur (1922), à la page 9 (4), Victor Barrucand, qui accompagnait Isabelle Eberhardt, raconte leur séjour à Saïda où ils firent halte le 29 janvier 1904. Saïda connaissait alors un hiver particulièrement rude avec d’abondantes chutes de neige. Voici ce que Barrucand écrivit à propos de ce voyage : « En février 1904, partis avant le jour d’Aïn Sefra avec notre amie, par une affreuse tourmente des Hauts-Plateaux, nous n’arrivâmes que dans la nuit à Saïda. Le petit train du Sud avait dû stopper pendant de longues heures entre Kreider et Mecheria. Isabelle, nullement déconcertée, plaisanta en réclamant le soleil, elle qui avait affronté à cheval les nuits glaciales des Hauts-Plateaux ; ce qui n’était pas le cas du journaliste citadin que j’étais, habitué au confort douillet. » (5) Dans Trimardeur, Isabelle raconte les pérégrinations de son demi-frère Augustin à Saïda, de ses différents lieux pittoresques mais aussi de ses habitants simples, hospitaliers et braves. Ces écrits ont été repris dans l’enrichissante œuvre de Mohammed Rochd Isabelle, une Maghrébine d’adoption (1992).
Mais les plumes algériennes ne sont pas en reste. On retrouve entre les lignes de leurs écrits les traces de leurs émerveillements pour Saïda la bienheureuse et ses habitants. Nadia Ghalem : malgré son talent, les textes de cette écrivaine demeurent encore inexplorés. Née à Oran et établie au Canada depuis plus d’une trentaine d’années, Nadia Ghalem est d’une grande richesse littéraire, auteure de romans, de livres pour jeunesse, de poésies, de scénarios. Elle est lauréate de plusieurs prix littéraires et membre actif de plusieurs associations. Saïda et les Saïdéennes font partie de ses personnages romanesques. Dans l’une de ses œuvres, en l’occurrence La Villa Désir, elle écrit : « (...) le bras tiré parfois par un panier débordant de fruits et de légumes aux couleurs et aux odeurs sensuelles.

Par-dessus les murs des villas, elle peut voir des branches portant des plaquemines, oranges et rouges comme des boules de Noël, le raisin a la peau presque aussi fine que celle de l’Algérie et le soleil couchant qui trace dans le ciel des effilochures roses et mauves comme là-bas, sur les Hauts-Plateaux près de Saïda quand le vent se lève et que l’on se sent protégé par la montagne bleue. Sidi Abd El Kader El Djilali. Et les femmes qui chantent en montant vers le sommet par de petits chemins abrupts. Elles psalmodient des mots anciens en souvenir de Ibn Rostom, le Persan qui investit le royaume de Tiaret (...). Les mots de la chanson ont basculé dans la mémoire... Mais l’Algérie est là, au cœur et dans la tête. L’Algérie turbulente et passionnelle curieusement assagie. » (6)

Arezki Mellal : né en 1949 à Alger, Arezki Mellal est un homme du livre et une voix littéraire incontournable révélée par son œuvre-phare Maintenant ils peuvent venir (2002). Saïda figure dans l’une de ses pièces intitulée La Délégation officielle qui caricature un directeur de théâtre qui tente de mobiliser sa troupe en inventant la visite d’une délégation officielle. A l’instar de Godot, la délégation ne viendra jamais, mais l’annonce permettra de faire remonter à la surface toutes les frustrations accumulées ainsi que des interrogations sur le sens et la portée du théâtre dans un pays en développement. Le personnage finira par avouer : « Meriem, il n’y a pas de délégation officielle, elle ne viendra pas, je l’ai inventée. Vous aviez besoin de croire au miracle. Vous aviez tellement pris l’habitude d’attendre des solutions de là-haut. Souviens-toi de Saïda la bienheureuse, cette ville qui s’est remise à vivre, ce président qui n’est jamais venu » (7)

Danièle Djamila Amrane-Minne : ancienne militante active du FLN pendant la guerre d’Algérie, fille de Jacqueline Guerroudj condamnée à mort en octobre 1957, lors du procès des « Combattants de la liberté », communistes qui participaient à la lutte armée, cette universitaire enseigne l’histoire de la décolonisation à l’université du Mirail de Toulouse. Paysannes, poétesses et combattantes, telle est la situation de ces Saïdéennes anonymes qui ont tant sacrifié pour la liberté et que décrit Danièle Djamila aux côtés d’autres femmes dans Des femmes dans la guerre d’Algérie (1994). Un chant féminin saïdéen, cri de guerre, illustre la description de ces femmes au courage exemplaire dans l’Annexe III de l’œuvre de Danièle-Djamila. Nous terminerons cette brève analyse par un retour aux sources saïdéennes. La pléiade d’auteurs qui suivent consacrent le berceau de leur enfance, exprimant entre les lignes de leurs productions littéraires un attachement indéniable au passé, au présent et à l’avenir de Saïda. Le rayonnement de ce que fut leur ville est repris dans une forte émotion nostalgique mais aussi empreint d’une espérance à chaque fois renouvelée.

Aïcha Bouabaci : née en 1945 à Saïda, cette normalienne a suivi des études littéraires et des études de droit à l’université d’Alger, puis des études de droit international public et humanitaire aux Pays-Bas. Professeur de français puis cadre supérieur dans une administration centrale, en Algérie, elle a enseigné en Allemagne, à l’université de Heidelberg et de Giessen, où elle s’est attachée à faire connaître la littérature et la culture algériennes, portant par ricochet, aussi loin que possible, la voix féminine saïdéenne. L’œuvre de Aïcha Bouabaci propose une approche où l’écriture devient courroie entre la modernité universelle et les anachronismes. A son credo (L’émotion est ma seule muse), elle soutient la dignité humaine face au désordre et aussi face à un certain ordre « où la parole de la femme ne vaut que la moitié de celle de l’homme quand celle de l’homme ne vaut elle-même parfois rien »(8). L’écriture devient tantôt lyrique, tantôt héroïque.

Frondeuse, après tant de rancœurs et de colères, elle devient conscience de l’histoire. La victoire de cette voix nous délivre son message. L’espoir est au bout, dans « cette humanité noble et douce » qui existe encore et où « la moisson serait féconde ». Aïcha Bouabaci compte de nombreux poèmes, nouvelles, essais, romans et pièces de théâtre édités tant en Algérie qu’en Allemagne. Ses principales œuvres : L’aube est née sur tes lèvres, Peau d’exil, Le Désordre humain conté à mon petit-fils. A travers les proses de Darna, l’auteure dans un fort élan de réminiscences nostalgiques nous dépeint les forts moments de liesse vécus dans la chaleur familiale. D’abord, Saïda et ses traditions sont revisitées : « Le plat de couscous, servi traditionnellement à la waâda pour honorer Sidi Abd El Kader, était décoré de quartiers d’œufs et de ces bonbons en forme d’haricots enrobés de couleurs vives : rouge, vert, bleu, jaune. A l’image sereine de cette waâda, se superposait celle des Ghezaoui et celle des Djebarate, dans cette ample clairière où plusieurs tentes étaient dressées, agitées par les allées et venues d’hommes transportant des plateaux de thé à la menthe et de grands plats creux débordant de couscous à la viande, aux vapeurs alléchantes ; le moment favori était sûrement le spectacle des cavaliers, à la gandoura et au turban de blancheur étincelante, vêtus de leurs guêtres élégantes, sur leurs coursiers arabes, piaffant d’allégresse partagée.

Les tourbillons de poussière se mêlaient à la poudre et les fusils fougueusement brandis paraphaient avec éclat le spectacle. La Fantasia ! Fantaisie des mots à la couleur du passé, bruissant, parfumé, généreux » (9) Puis, c’est au tour de l’histoire de cette ville d’être remémorée : « Le canal coule et ma mémoire se déroule. Visages et paysages se confondent. Darna, le cimetière européen et le Vieux Saïda dont les grottes gardent jalousement l’empreinte guerrière de l’Emir Abd El Kader. Darna baignait dans l’encens de cette noble proximité. Le tocsin à peine sonné, les bras se sont levés pour barrer définitivement le chemin à l’humiliation consommée. » (10)
Achir Kerroum : né à Saïda en 1948, diplômé de l’Ecole nationale d’administration d’Alger, après avoir exercé des postes de responsabilité dans les régions du sud et de l’ouest du pays, il décide de s’établir en 1987, en France (Le Creusot) où il se consacre à l’écriture. Ses principales œuvres : Nassima, Fazo, Les Kaffars. L’humanisme qui se dégage des personnages de son recueil de nouvelles, Les Kaffars (2006), est frappant. Les différents portraits des femmes saïdéennes qui défilent dans la trame, dénotent un vécu social fort édifiant. Le personnage féminin de la sœur de Mimoun est hilarant. La beauté des femmes saïdéennes tonne entre les lignes et Dalila en est le symbole. Toute la simplicité de ces mères, confrontées aux vicissitudes d’un quotidien déroutant, avec, comme toile de fond, Saïda qui déroule son décor envoûtant se révèle pleinement. Le sentiment de la nostalgie des lieux-souvenirs de la cité est si présent et si pressant à chaque détour de page.

Abdelkader Khelil : Véritable barde, surnommé « Zerouilou ». Il fut une voix pure et fidèle à la poésie qui chante les louanges de cette ville tant aimée. Il représente, avec Belahrèche, K. Gueroudj et d’illustres virtuoses de la poésie el malhoune, ceux qui ont vécu et vivent au rythme des rimes de leurs vers dédiés sans relâche à l’amour d’une ville. « Oui, Saïda je t’aime, j’aime tes quartiers. La Redoute, ses vieux murs, le joli Boudia Amrous, le coquet Bon Marché, village Dalia. La Marine et sa foule, la cité de la gare, Doui Thabet, son fouillis et ses rues qui s’égarent » (11)

Habib Sayah : Habib Sayah demeure l’auteur saïdéen d’expression arabe le plus prolifique. Il est celui qui porte encore l’étendard d’une gloire saïdéenne à chaque fois réinventée. Nous pourrons citer de ses œuvres Tilk el mahabba, Moudniboun, Amour de Papillons, Tamassikht (les deux derniers titres traduits de l’arabe par B. Ouardi et A. Mansouri) et tant d’autres titres « de la nostalgie d’un cœur de pierre et d’une pierre qui abrite un cœur égaré dans la consternation et la douleur. » (12) L’auteur nous invite à brandir contre les revers de l’histoire de Saïda, l’amplitude de sa mémoire et le legs de son passé glorieux. « Saïda était et demeure encore un réservoir d’intelligence et de richesse artistique et culturelle. L’histoire témoignera un jour que Saïda n’est pas seulement la résonance du raï, ni l’écho d’elle-même, parce qu’elle sera cette ville bâtie dans la mémoire collective, par le savoir-faire de ses enfants et de ses intellectuels, comme la Cité heureuse ».(13)

D’autres écrivains illustres saïdéens portent Saïda dans le cœur et le corps. Cette cité qu’ils vénèrent imprègne les lignes de leurs œuvres. On citera Zitouni Ahmed, Aoued Djillali, Merzoug Omar, Gacem Mohamed... Entrevoir la vision de l’autre sur la ville de Saïda, à travers ces espaces scripturaux, ne peut être que fécond. La dimension qui en résulte, en prenant comme points d’ancrage des auteurs de littérature classique pour aboutir à des auteurs de littérature maghrébine, démontre on ne peut plus clairement la gloire d’une ville et la richesse de son passé dans la prestigieuse histoire de notre pays. Saida fut une ville-phare, « le pays des relégués » comme on aimait la surnommer, point de convergence de tant d’intellectuels exilés et persécutés. Les années lumière de l’apogée culturelle de la ville nous sont remémorées à travers ces écrits littéraires, comme pour nous suggérer implicitement que ce passé, pas si lointain, pourrait être ressuscité. L’espoir est permis. Il suffit de croire fortement au rêve heureux, celui des enfants de cette citadelle de toutes les convoitises. « L’histoire de toutes les villes est une histoire d’élite, de conception avant-gardiste, de gestion dans le temps et le lieu de communication et de rapprochement des uns des autres, pour la même cause : construire ensemble nos rêves collectifs. » (14)

Par un
Universitaire-Saïda

Notes de renvoi :

1- Jules Verne, Clovis Dardentor. Collection Serpent rouge. Editions Hetzel 1896, p.239 / 2- Ibid., pp 241-242. / 3- Guy de Maupassant, Au soleil. Recueil de notes de voyage, 1988. / 4- Guy de Maupassant, Bel-Ami. Collection Poche, réédition, 1999, p.76 / 5- Isabelle Eberhardt, Trimardeur. Fasquelle, Paris, 1922, p.9 / 6- Nadia Ghalem, La villa Désir. Guérin, 1998, p.15 / 7- Arezki Mellal, La délégation officielle… Editions Actes Sud 2004, Scène 12. / 8- Danièle Djamila Amrane-Minne, Des femmes dans la guerre d’Algérie Karthala 1994, annexes III, Anonymes traduit de l’arabe dialectal par l’auteur. / 9- Aïcha Bouabaci, Darna In Estuaires, n° 42 (2001), p.42-46 / 10- Ibid. / 11- Abdelkader Khelil, Douleur enchantée. Collection La poésie, la vie. Editions Saint-Germain-des-Prés, 1990, p.20 / 12- Habib Sayeh, Un amour de papillon. Editions Casbah, 2004 / 13- Habib Sayeh Saïda, ville de culture, d’opposition et de gloire perdue, El Watan du 06-08-2009 / 14- Ibid.
Source : Elwatan
Commentaires
#1 | KHELFAOUI BENAOUMEUR le septembre 07 2010 17:38:32
l'auteur de cet article, qu'El Watan a omis de citer, article publié précédemment par le Quotidien d'Oran est REMMAS BAGHDAD, un frère saidéen

Son ami B.KHELFAOUI
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15/03/2011 18:48
MCS 1 - ASO 0 Bravo à notre équipe !

08/03/2011 17:22
Bonne fête à toutes les Saïdéennes et à toutes les femmes du monde..

25/02/2011 15:00
Saha Rafik ça va?

23/02/2011 18:44
salam tout le monde Smile

24/01/2011 10:31
Salam ouled bled? Kirakome?